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Émile DURKHEIM (1898)
«
Représentations individuelles
et représentations collectives
»
Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca
Site web:
http://pages.infinit.net/sociojmt
Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"
Site web:
http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html
Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web:
http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
Émile Durkheim (1898), « Représentations individuelles et représentations collectives»
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Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :
Émile DURKHEIM (1898)
« Représentations individuelles et représentations
collectives »
Publié dans la
Revue de Métaphysique et de Morale, tome
VI,
numéro de mai 1898.
Polices de caractères utilisée :
Pour le texte: Times, 12 points.
Pour les citations : Times 10 points.
Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.
Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft
Word 2001 pour Macintosh.
Mise en page sur papier format
LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)
Édition complétée le 26 février 2002 à Chicoutimi, Québec.
Émile Durkheim (1898), « Représentations individuelles et représentations collectives»
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Représentations individuelles
et représentations collectives
1
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Si l'analogie n'est pas une méthode de démonstration proprement dite, c'est pour-
tant un procédé d'illustration et de vérification secondaire qui peut avoir son utilité. Il
n'est jamais sans intérêt de rechercher si une loi, établie pour un ordre de faits, ne se
retrouve pas ailleurs,
mutatis mutandis;
ce rapprochement peut même servir à la
confirmer et à en faire mieux comprendre la portée. En somme, l'analogie est une
forme légitime de la comparaison et la comparaison est le seul moyen pratique dont
nous disposions pour arriver à rendre les choses intelligibles. Le tort des sociologues
biologistes n'est donc pas d'en avoir usé, mais d'en avoir mal usé. Ils ont voulu, non
pas contrôler les lois de la sociologie par celles de la biologie, mais induire les
premières des secondes. Or de telles inférences sont sans valeur ; car si les lois de la
vie se retrouvent dans la société, c'est sous des formes nouvelles et avec des carac-
tères spécifiques que l'analogie ne permet pas de conjecturer et que l'on ne peut
atteindre que par l'observation directe. Mais si l'on avait commencé par déterminer, à
l'aide de procédés sociologiques, certaines conditions de l'organisation sociale, il eût
été parfaitement légitime d'examiner ensuite si elles ne présentaient pas des simili-
tudes partielles avec les conditions de l'organisation animale, telles que le biologiste
les détermine de son côté. On peut même prévoir que toute organisation doit avoir des
caractères communs qu'il n'est pas inutile de dégager.
Mais il est encore plus naturel de rechercher les analogies qui peuvent exister
entre les lois sociologiques et les lois psychologiques parce que ces deux règnes sont
plus immédiatement voisins l'un de l'autre. La vie collective, comme la vie mentale de
l'individu, est faite de représentations ; il est donc présumable que représentations
individuelles et représentations sociales sont, en quelque manière, comparables. Nous
allons, en effet, essayer de montrer que les unes et les autres soutiennent la même
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Publié dans la
Revue de Métaphysique et de Morale, tome
VI, numéro de mai 1898.
Émile Durkheim (1898), « Représentations individuelles et représentations collectives»
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relation avec leur substrat respectif. Mais ce rapprochement, loin de justifier la con-
ception qui réduit la sociologie à n'être qu'un corollaire de la psychologie indivi-
duelle, mettra, au contraire, en relief l'indépendance relative de ces deux mondes et de
ces deux sciences.
I
La conception psychologique de Huxley et de Maudsley, qui réduit la conscience
à n'être qu'un épiphénomène de la vie physique, ne compte plus guère de défenseurs ;
même les représentants les plus autorisés de l'école psychophysiologique la rejettent
formellement et s'efforcent de montrer qu'elle n'est pas impliquée dans leur principe.
C'est qu'en effet la notion cardinale de ce système est purement verbale. Il existe des
phénomènes dont l'efficace est restreinte, c'est-à-dire qui n'affectent que faiblement
les phénomènes ambiants; mais l'idée d'un phénomène additionnel, qui ne sert à rien,
qui ne fait rien, qui n'est rien, est vide de tout contenu positif. Les métaphores mêmes
que les théoriciens de l'école emploient le plus fréquemment pour exprimer leur
pensée, se retournent contre eux. Ils disent que la conscience est un simple reflet des
processus cérébraux sous-jacents, une lueur qui les accompagne, mais ne les constitue
pas. Mais une lueur n'est pas un néant : c'est une réalité et qui atteste sa présence par
des effets spéciaux. Les objets ne sont pas les mêmes et n'ont pas la même action
selon qu'ils sont éclairés ou non ; leurs caractères mêmes peuvent être altérés par la
lumière qu'ils reçoivent. De même, le fait de connaître, fût-ce imparfaitement, le pro-
cessus organique dont on veut faire l'essence du fait psychique, constitue une
nouveauté qui n'est pas sans importance et qui se manifeste par des signes appré-
ciables. Car plus cette faculté de connaître ce qui se passe en nous est développée,
plus aussi les mouvements du sujet perdent cet automatisme qui est la caractéristique
de la vie physique. Un agent doué de conscience ne se conduit pas comme un être
dont l'activité se réduirait à un système de réflexes : il hésite, tâtonne, délibère et c'est
à cette particularité qu'on le reconnaît. L'excitation extérieure, au lieu de se décharger
immédiatement en mouvements, est arrêtée au passage, soumise à une élaboration
sui
generis,
et un temps plus ou moins long s'écoule avant que la réaction motrice appa-
raisse. Cette indétermination relative n'existe pas là où il n'existe pas de conscience, et
elle croît avec la conscience. C'est donc que la conscience n'a pas l'inertie qu'on lui
prête. Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement ? Tout ce qui est, est d'une manière
déterminée, a des propriétés caractérisées. Mais toute propriété se traduit par des
manifestations qui ne se produiraient pas si elle-même n'était pas ; car c'est par ces
manifestations qu'elle se définit. Or, qu'on appelle la conscience du nom qu'on
voudra, elle a des caractères sans lesquels elle ne serait pas représentable à l'esprit.
Par conséquent, du moment qu'elle existe, les choses ne sauraient se passer comme si
elle n'existait pas.
La même objection peut encore être présentée sous la forme suivante. C'est un
lieu commun de la science et de la philosophie que toute chose est soumise au
devenir. Mais changer, c'est produire des effets ; car le mobile même le plus passif ne
laisse pas de participer activement au mouvement qu'il reçoit, ne serait-ce que par la
résistance qu'il y oppose. Sa vitesse, sa direction dépendent en partie de son poids, de
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sa constitution moléculaire, etc. Si donc tout changement suppose dans ce qui change
une certaine efficacité causale et si, pourtant, la conscience, une fois produite, est
incapable de rien produire, il faut dire que, à partir du moment où elle est, elle est
hors du devenir. Elle resterait donc ce qu'elle est, tant qu'elle est ; la série des
transformations dont elle fait partie s'arrêterait à elle ; au-delà, il n'y aurait plus rien.
Elle serait, en un sens, le terme extrême du réel,
finis ultimus naturae.
Il n'est pas
besoin de faire remarquer qu'une telle notion n'est pas pensable ; elle contredit les
principes de toute science. La manière dont s'éteignent les représentations devient
également inintelligible de ce point de vue; car un composé qui se dissout est tou-
jours, à quelques égards, facteur de sa propre dissolution.
Il nous paraît inutile de discuter plus longuement un système qui, pris à la lettre,
est contradictoire dans les termes. Puisque l'observation révèle l'existence d'un ordre
de phénomènes appelés représentations, qui se distinguent par des caractères parti-
culiers des autres phénomènes de la nature, il est contraire à toute méthode de les
traiter comme s'ils n'étaient pas. Sans doute, ils ont des causes, mais ils sont causes à
leur tour. La vie n'est qu'une combinaison de particules minérales ; nul ne songe
pourtant à en faire un épiphénomène de la matière brute. Seulement, une fois cette
proposition accordée, il faut en accepter les conséquences logiques. Or, il en est une,
et fondamentale, qui paraît avoir échappé à de nombreux psychologues et que nous
allons nous attacher à mettre en lumière.
Il est devenu presque classique de réduire la mémoire à n'être qu'un fait organi-
que. La représentation, dit-on, ne se conserve pas en tant que telle ; quand une sensa-
tion, une image, une idée a cessé de nous être présente, elle a, du même coup, cessé
d'être, sans laisser d'elle aucune trace. Seule, l'impression organique qui a précédé
cette représentation ne disparaîtrait pas complètement : il resterait une certaine modi-
fication de l'élément nerveux qui le prédisposerait à vibrer de nouveau comme il a
vibré une première fois. Qu'une cause quelconque vienne donc à l'exciter, et cette
même vibration se reproduira et, par contrecoup, on verra réapparaître dans la con-
science l'état psychique qui s'est déjà produit, dans les mêmes conditions, lors de la
première expérience. Voilà d'où proviendrait et en quoi consisterait le souvenir. Ce
serait donc par suite d'une véritable illusion que cet état renouvelé nous paraît être une
revivification du premier. En réalité, si la théorie est exacte, il constitue un phéno-
mène tout nouveau. Ce n'est pas la même sensation qui se réveille après être restée
comme engourdie pendant un temps ; c'est une sensation entièrement originale
puisqu'il ne reste rien de celle qui avait eu lieu primitivement. Et nous croirions
réellement que nous ne l'avons jamais éprouvée si, par un mécanisme bien connu, elle
ne venait d'elle-même se localiser dans le passé. Ce qui seul est
le même
dans les
deux expériences, c'est l'état nerveux, condition de la seconde représentation comme
de la première.
Cette thèse n'est pas seulement celle que soutient l'école psychophysiologique ;
elle est admise explicitement par de nombreux psychologues qui croient à la réalité de
la conscience et vont même jusqu'à voir dans la vie consciente la forme éminente du
réel. Pour Léon Dumont : « Quand nous ne pensons plus l'idée, elle n'existe plus
même à l'état latent; mais il y a seulement une de ses conditions qui reste permanente
et qui sert à expliquer comment, avec le concours d'autres conditions, la même pensée
peut se renouveler. » Un souvenir résulte « de la combinaison de deux éléments :
1º Une manière d'être de l'organisme; 2º Un complément de force venant du
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